Le premier ministre, qui sera nommé par le président de la République au lendemain de sa prise officielle de fonction, a-t-il vocation à durer au-delà de l'année 2017, voire d'être encore présent à son poste au sortir de l'été ? D'aucuns peuvent déjà avancer qu'il ne sera peut-être plus à l'hôtel Matignon dès le second tour du scrutin législatif. Certes, mais au contraire du voeu pieux de l'état-major Républicain qui espère se refaire à l'occasion de ce qui serait alors un troisième tour de la présidentielle, je ne pense pas que les électeurs dédisent en juin leur choix du mois de mai.

Naturellement Emmanuel Macron n'a été élu que sur la base des 24% de convaincus du 23 avril, mais ne fut-ce pas le cas pour tous ses prédécesseurs - on se souvient notamment de Jacques Chirac, le "super-menteur", avec ses 20% à peine des suffrages en 2002 ? Et pourtant cela ne les a pas privés de sortir confortés le mois suivant avec un Parlement pavoisé à leur couleur politique. Je pense donc qu'il en sera de même au mois de juin et que "la République en marche" disposera d'un socle suffisant au Parlement pour soutenir l'action du président et conforter son premier ministre du mois de mai.

Dans cette hypothèse, pourquoi alors se poser la question du devenir du chef de gouvernement après trois ou six mois seulement aux affaires ? Peut-être parce que sa nomination aura pu n'être qu'une tactique destinée, non à gérer le pays sur le long terme, mais à dynamiter ce qu'il reste d'unité politique et/ou partisane au sein de la droite.

Lors de sa campagne, "l'homme de gauche" qu'est Emmanuel Macron a réussi à décomposer le parti socialiste, d'abord en empêchant de facto François Hollande de se représenter tout en savonnant la planche à Manuel Valls dans la primaire de la "Belle alliance populaire", puis en jouant le jeu de casse-noix, cher à Mélenchon, afin de vider le potentiel électoral de Hamon. Depuis le 7 mai au soir - et sans doute dans l'entre-deux tours, tant la différence de 20 points dans les sondages lui prédisait une victoire dans un fauteuil - le président élu se fixe comme objectif de pulvériser la droite "façon puzzle", comme disait Audiard, afin d'attirer dans le sillage de son étoile - pas si filante que ça - les courants Macron- compatibles des Républicains, des Juppéistes aux Le Mairistes en passant par les suiveurs de NKM.

Il compte d'abord sur l'instinct de survie de quelques-uns, sans parachute doré en cas de non-réélection, pour le rejoindre. Hé oui, la politique est, pour beaucoup, un métier, le seul qu'ils connaissent en réalité, et on parle là pour eux d'une perspective de chômage pour cinq à dix ans, alors qu'un ralliement leur ouvrirait sans doute un siège au palais Bourbon, voire plus tard un retour aux affaires ministérielles ! Après tout, le programme économique de Macron est largement partagé par nombre de courants représentés à la primaire des Républicains.

Il espère ensuite que ces transfuges individuels libèrent la parole autant que les actes, et que, par leur exemple et sur fond de réglement de compte après la déroute Fillon, les migrations vers "En Marche" s'opèrent par blocs. L'objectif avoué de cette stratégie est de scinder les Républicains sur leur ligne de fracture idéologique, entre droite dure décomplexée et droite modérée, cette dernière ayant vocation à prendre place naturellement dans l'orbite Macronienne.  

On peut parier que "la droite-la-plus-bête-du-monde" rompe son unité de façade dès lundi prochain, dès lors qu'Emmanuel Macron opte pour un premier ministre issu d'un courant modéré chez les Républicains, à la fois Macron-compatible et sans effet épouvantail pour la frange socialo-centriste de ses équipes et soutiens. 

Une fois le Rubicon franchi, on voit mal ces ex-Républicains, devenus, de facto ou de jure, alliés et/ou redevables à la "République en marche", pouvoir faire le chemin inverse en cas de divergence avec la ligne Macron (comme le remplacement de Premier ministre donc), d'autant que la désertion en nombre du courant centriste au sein du parti aura donné toutes les clés du mouvement à la droite dure, laquelle aura tôt fait de chercher à profiter des turbulences frontistes pour rattraper nombre de ses électeurs partis à l'extrême-droite avec des positions très marquées sur l'immigration ou la sécurité.

A l'instar de François Mitterrand qui fit le Front National pour maintenir une gauche minoritaire au pouvoir, Emmanuel Macron sait que pour s'incrire dans la durée, il doit impérativement façonner son opposition en mobilisant les deux extrêmes, à gauche avec la ligne Mélenchon, à droite avec celle de Wauquiez. Ainsi sa position centrale, plus que centriste, constituerait le seul refuge de tous les modérés, progressistes ou non. 

Une fois les législatives passées, et fort de l'instinct de conservation des élus de sa majorité, de droite comme de gauche, Emmanuel Macron pourrait donc très bien remercier son Premier ministre nommé pour cause "de circonstance électorale" et choisir une personnalité plus en adéquation avec son projet et sa méthode de gouvernance. A ce moment-là, la phase de décomposition - recomposition aura affecté tous les partis et les cartes politiques auront été redistribuées dans un sens favorisant "la République en marche", la droite dure et l'extrême-gauche . 

Voyons déjà si la nomination d'un Républicain modéré est effectivement actée ce lundi...