Quand, lors de la campagne, il était interrogé sur le nom de son futur Premier ministre, voire sur ceux de certains de ses ministres potentiels, Emmanuel Macron usait de l'expression "portait chinois" pour définir des contours, à défaut de répondre précisément à ses interlocuteurs.

En fait de "portrait chinois", c'est plutôt de casse-tête chinois qu'il aurait fallu parler en l'occurrence, tant la nomination de l'un et des autres pouvait s'apparenter à la résolution d'une quadrature du cercle : exigence de parité, d'expérience mais aussi de renouvellement, tout en misant sur une ouverture à l'expertise de la société civile, voilà des critères qui ne simplifaient guère le choix des possibles, sans même parler des équilibres traditionnels qu'il convient de respecter, entre traitement équitable des représentations régionales, des origines partisanes, voire de la diversité nationale.

Finalement un nouveau gouvernement se met en place. Rien ne dit que ses membres, dans leur ensemble ou pris isolément, ont vocation à rester en place au delà de la première échéance, à savoir le scrutin législatif et la nouvelle composition du Parlement à suivre. Mais quoi qu'il en soit, rien n'autorise d'emblée à émettre avis, voire critiques, sur la capacité, réelle ou supposée, des uns et des autres à diriger leur administration et à porter le projet du président élu. C'est aux actes que l'on jugera de la pertinence des choix effectués conjointement par le président de la République et son Premier ministre. Autant dire qu'il faut, selon l'expression désormais consacrée, "laisser du temps au temps", ce qui relève de la gageure à l'époque des réseaux sociaux et de l'info-spectacle.

Pourtant, observateurs et commentateurs n'ont de cesse depuis deux jours de pousser leur chansonnette, orientée selon leur bord politique, leur inclination face au mouvement En Marche et à son leader ou une subjectivité partiale, née de 50 ans de vie politico-médiatique. Leurs interrogations portent notamment sur les représentants de la société civile.

A mon sens, la règle c'est qu'il n'y a pas de règle : certains résussiront brillamment tandis que d'autres échoueront lamentablement. Et il en va de même pour les politiciens confirmés, en réalité. C'est une question de personnalité, c'est une manière d'être et de faire, c'est un exigence, ou pas, de se montrer à la hauteur des enjeux et de ses missions.

Cependant, la question qui est sous-jacente, c'est de savoir si un "technicien" nommé dans son domaine d'expertise, en lieu et place d'un "technocrate", sera en mesure de se révéler un habile chef d'orchestre ministériel. En d'autres termes, en connaître bien, voire un peu trop, de l'intérieur peut-il être un gage de succès, ou au contraire un frein aux exigences de la charge ? Là encore, il n'y a pas de règle : cela dépendra de la capacité du nouveau ministre à maîtriser un environnement qui le place dans une perspective autre, et dans des contraintes différentes de ce qu'il a pu connaître par le passé, grâce à son ou ses expériences professionnelles sur le domaine. Toute expertise mène à tout, à condition d'en sortir, pour parodier ce que l'on dit aux étudiants en Droit de 1ère année. Les "techni" sauront-ils sortir de leur champ d'expertise suffisamment pour embrasser plus large en adoptant un point de vue à la fois plus transversal et plus global ? Le temps seul dira l'échec ou la réussite. On ne peut qu'espérer plus de réussites que d'échecs, car il est important que la France se mette à gagner, enfin !

 

Quelques réflexions pour finir :

Il semble normal et naturel qu'un ministre de la Culture soit issu du monde de la Culture, idem pour les Sports ou pour l'Outre-Mer... Comme si cela était une condition sine qua non pour diriger la boutique. Dans cette logique, ne faudrait-il pas alors un juge (ou un avocat) à la Justice, un militaire aux Armées, un policier à l'Intérieur, un diplomate aux Relations extérieures ? L'expertise dans les domaines régaliens, hautement sensibles et importants pour le pays, est-elle moins nécessaire que dans des ministres moins exposés ?!

Mais suis-je bête !? Un professionnel de la politique, carriériste forcené depuis deux, trois ou quatre décennies dispose forcément d'une expertise "naturelle" telle, qu'il peut passer de poste en poste sans qu'on ne doive rien y trouver à redire ! Le côté science infuse sans aucun doute !  Ainsi le professeur Bayrou est-il légitime à être garde des Sceaux - à l'insu de son plein gré puisque son alliance avec la candidat Macron n'avait fait l'objet d'aucune transaction personnelle bien sûr ! Il justifie cela avec cette énième loi sur la moralité politique à adopter avant l'été. Lui fera-t-on remarquer que son rôle aurait sans doute été plus déterminant à être, en réalité, le rapporteur de ce projet de loi à l'Assemblée ? Et quand cette loi sera effectivement passée, il fera quoi, ce bon M. Bayrou dans son ministère ?!

Le Drian passe à la diplomatie, parce qu'il a "des réseaux" et qu'il sait "vendre des avions de combat". A-t-on entendu quelque part que le mirifique contrat avec l'Inde avait en fait été rompu ?! Sait-on que les seuls Rafales à l'export vont au PSG, pardon au Qatar qui monnaye ainsi son amitié avec la France, et dans une Egypte en faillite qui doit sans doute s'appuyer sur des financiers voisins (Qatar ?) pour acquitter ce genre de factures ? 

La Défense repasse au temps Messmérien des Armées, parce que l'heure est à la défense européenne, et non plus à la défense nationale. Soit, mais nos voisins européens le savent-ils, eux ? Sont-ils sur la même longueur d'ondes ? Une défense commune sans diplomatie commune, ça craint, non ? Et si donc la diplomatie "Europe et Relations internationales" passe dans la dimension du drapeau étoilé, quid des intérêts particuliers de la France sur l'échiquier mondial, avec son domaine maritime et ses implantations sur tous les continents ? Quelle ligne commune entre la Pologne, et plus largement les pays de l'ex-bloc soviétique, les pays nordiques, les pays du sud, l'Allemagne et la France ? 

Le volontarisme européiste du nouveau président de la République, tel qu'il ressort des intitulés des ministères régaliens, ne peut que nous interroger sur sa capacité à promouvoir l'idée européenne tout en préservant les intérêts vitaux de la nation. Compter sur la bonne volonté des partenaires et/ou de leur adhésion à sa vision paraît, à cette heure, un pari très risqué, même pour cet homme pressé à qui tout réussit pour l'instant. Espérons alors qu'il sait vraiment ce qu'il fait. Sinon, c'est peu de dire qu'il y aura un vrai problème...