Il serait hasardeux, pour ne pas dire présomptueux à cette heure, de dire quelle sera la nouvelle donne parlementaire au sortir du scrutin législatif à suivre. Certes, le parti Républicain est enfin débarrassé du boulet Fillon, mais son chef de campagne Baroin ne saurait masquer les dissensions internes, sur fond d'ambitions personnelles pour la direction du parti (et la candidature présidentielle à suivre, car il en est fini de l'expérience des primaires pour LR désormais) et de contradictions sur la ligne politique à suivre. Sa vision incantatoire d'une cohabitation imposée au président nouvellement élu tient autant d'un calcul basé sur une image tronquée, celle du scrutin du 23 avril, que de la méthode Coué.

Personne ne peut mesurer l'impact qu'aura le mouvement des Insoumis, mené au combat électoral par un Mélenchon revanchard, sur l'effet "triangulaire-quadrangulaire" dans certaines circonscriptions. Et si le parti socialiste semble bien condamné à une présence toute symbolique dans la future assemblée, nombre de ses ex-représentants devraient encore hanter les couloirs du palais Bourbon sous l'étiquette recyclée d'En Marche ; reste à déterminer combien de marcheurs de la République seront alors en mouvement pour assurer une majorité à l'hôte de l'Elysée.

Un chose semble assurée néanmoins : en juin prochain, le Front National de Marine Le Pen jouera la carte la plus importante pour la survie politique de l'un et de l'autre, ultime paradoxe de cette présidentielle inédite pour une candidate et un parti arrivés pourtant au second tour et ayant rassemblé plus de dix millions de suffrages !

Certes, il est d'ores et déjà acté que le FN historique fera prochainement place à une alliance plus large, façon UMP, regroupant (ou "espérant regrouper" serait le terme plus approprié) tous les courants souverainistes - nationalistes. Mais il n'échappe à personne que cette volonté "structurelle", imposée par Marine Le Pen, est avant tout cosmétique, de la même manière que l'UMP était devenue LR pour essayer de faire oublier les affaires politico-financières post-2012. Quel que soit le nom de cette alliance, demain pour le scrutin législatif, ou après la décomposition-recomposition de ce FN-bis, c'est bien le nombre d'élus au Parlement qui conditionnera l'émergence de dissidents, légitimistes historiques d'un extrêmisme de droite revendiqué, ou de concurrents potentiels au leadership de Marine Le Pen (en prévision de la présidentielle 2022).

Ceux-là font l'analyse que jamais un tel mouvement souverainiste, défendant une "Europe des Nations", une "France libre", un retour à la souveraineté de la nation et/ou du peuple,  ce camp a priori majoritaire dans le pays ne sera en capacité d'exploser le fameux "plafond de verre" tant que l'ombre tutélaire de Jean-Marie Le Pen se rappellera au mauvais souvenir des électeurs français. Et ce, même en cas de faillite de l'expérience Macron.

Le pouvoir ne se ramasse pas, il se conquiert de haute lutte. Et dans cette lutte, démocratique et républicaine s'entend, le souverainisme est taré de deux poids patronymiques qui se nomment "Front National" et "Le Pen".

Pour gommer l'appellation "Front National" au sein de cette alliance, il faudrait que nombre des cadres historiques du parti, hier suiveurs du père, aujourd'hui soutiens de la fille, laissent volontairement la place à des têtes nouvelles, issues d'autres mouvements, ou à des vrais inconnus ex-FN, non connotés dans l'espace politico-médiatique. Un nom différent, mais les mêmes incarnations pour le représenter dans les médias, cela ne matche pas.

Il en est de même pour le patronyme "Le Pen" : jamais Marine n'effacera totalement Jean-Marie, quand bien même elle peut légitimement se targuer de l'avoir "tué" politiquement en le démettant de toute fonction officielle. Dans l'inconscient collectif, elle sera toujours "la fille de", "l'héritière", et ce, d'autant plus après son débat de l'entre-deux tours, qui fut catastrophique en terme de report de voix (au moins 5% des intentions de vote évanouis dans ce fiasco) mais surtout en terme d'image personnelle, tellement décalée par rapport à son slogan initial de "France apaisée" : sa crédibilité à incarner la fonction présidentielle est désormais posée publiquement. Quant à la nièce, plus accorte sur la forme en terme d'image, ses positions, plus "raides" sur le fond, comme dit si gentiment sa tante, la prive d'une position de rassembleuse d'un tel mouvement. 

Pour que le souverainisme l'emporte en 2022, pour que cette alliance, ce nouveau parti XXL, agglomère le plus largement possible sur le concept de nation / patriote, le FN n'a d'autre choix que de se dissoudre totalement et les Le Pen passer la main. Une hypothèse peu réaliste.

Un mauvais score, enregistré par cette alliance en juin, ne serait donc pas une mauvaise nouvelle en soi pour le souverainisme puisqu'il donnerait des arguments à ses partisans pour repartir à la conquête électorale sur des bases plus saines, débarrasées des éternels loosers pour les scrutins qui comptent. Un large succès en revanche conforterait Marine Le Pen dans une démarche personnelle, synonyme de troisième échec prévisible à l'horizon 2022, pour elle et pour les garants du souverainisme. A cette heure, nous ne sommes donc plus à un paradoxe près, quand le succès de court terme creuse la tombe du long terme, et inversement. 

Dans un paysage politique qui, ces prochains mois, va se recomposer sous nos yeux, c'est le seul élément qui semble d'ores et déjà assuré. Mais quelque chose me dit que nous ne sommes pas au bout de nos surprises... Et sans doute est-ce là un autre problème...