N'étant pas en France actuellement, je ne suis pas en mesure d'apprécier par moi-même l'organisation locale du grand débat national et la qualité des échanges qui s'y tiennent. Mais grâce aux échos relayés par la presse, je pense m'en faire une première idée, pas trop éloignée de sa réalité, vue des terroirs.

     Si l'expression est effectivement libre, il faut bien voir que la bonne tenue des discussions tient d'abord à la qualité de l'animation : faire circuler le micro n'est pas chose aisée, canaliser les trop longs monologues ou les saillies politiciennes encore moins. Heureusement, la noble administration de Bercy a accouché d'un document - enfin plusieurs pour être exact, mais je n'ai pu avoir un aperçu que d'un seul - qui prouve la très grande efficacité des services du ministère de l'Economie,  et la jolie perversité dont elle a su faire preuve pour orienter le débat dans le sens esquissé par les gouvernances Sarkozy et Hollande et totalement assumé par la présidence Macron.

     Une première remarque : le document dont il est ici question est la feuille pédagogique éclairant les dépenses de l'Etat, la subtile réponse de Bercy à cette bretonne, chef de file des Gilets jaunes qui se demandait dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux : "où va notre pognon, M. le Président ?" A première vue, les personnes qui viennent au débat ont un peu de mal à comprendre cette accumulation de chiffres, mais reconnaissons que le ministère aurait pu faire beaucoup plus compliqué, en l'occurrence. La présentation synthétique, rapportée à la somme de mille euros présente l'avantage d'éviter de parler en milliards à des personnes qui ont déjà du mal à s'imaginer la vie à hauteur de quelques dizaines de milliers d'euros !

     Une deuxième remarque : cette efficacité de Bercy à sortir les chiffres pour poser les débats ne peut que nous faire regretter ses manquements chroniques à piloter avec clairvoyance la politique économique - et donc industrielle - de la France : personne ne pourra contester l'extrême gravité des manquements de l'Etat, enregistrés ces dernières années, sur les dossiers de fusion et/ou de reprise de fleurons industriels nationaux et de grandes entreprises en difficulté, structurelle ou conjoncturelle. La soudaine accumulation de ces "erreurs" stratégiques, venant d'une administration rassemblant autant de grands cerveaux, pose tellement question que même la justice commence à s'intéresser à certains arbitrages pro-américains, dont deux notamment mettent au centre de l'équation l'ancien secrétaire général puis ministre de François Hollande, un certain Emmanuel Macron, et certains de ses proches collaborateurs d'alors, ou de maintenant. Je me rappelle d'ailleurs fort bien le court échange - tendu - qui opposa, lors du seul débat télévisé des candidats de 2017, le futur président et Nicolas Dupont-Aignan sur les conditions de reprise d'Alsthom, et le mensonge alors proféré sur Emmanuel Macron afin de minimiser son implication réelle dans ce dossier, alors qu'une commission parlementaire finira par démonter son travail de sape dans le dos du président Hollande lui-même, et de ses ministres en charge de la question dès 2012/13,

     Cela étant précisé, revenons au contenu de ladite feuille de route financière. Chacun sait combien un individu, parfaitement équilibré par ailleurs,  peut révéler des tendances schizophréniques (bien qu'en réalité ce terme employé dans le langage courant soit impropre, médicalement parlant). Dans le monde merveilleux du citoyen, il faudrait plus de services publics de proximité, plus d'aides publiques à la personne et moins de taxes. Autant dire que la problématique tient de la quadrature du cercle ! Et même si l'on peut comprendre en réalité un besoin de "mieux" dans les services publics, la nécessité d'une aide "mieux ciblée, "plus spécialisée ou spécifique", il reste que le sentiment de surpression fiscale exige qu'on ouvre les vannes pour purger les circuits, à défaut de quoi la nation pourrait exploser. Or que faut-il comprendre de ce chef d'oeuvre orienté de l'administration gouvernementale ? Qu'il est aussi populiste qu'illusoire de prétendre à réaliser des économies là où les pourcentages sont les plus faibles et que si un coup de rabot y était pourtant envisagé, le copeau d'économie obtenu ne réglerait en rien le problème de fond. 

     Quel citoyen lambda aurait à coeur de rogner sur les 6% alloués aux services régaliens alors que les problèmes défense-sécurité-justice lui sont parfaitement connus ?! Toucherait-il plus au socle républicain, garant de l'avenir des jeunes générations, que représentent l'Education et la Recherche ? Il aurait forcément plus de facilité à racler sur le budget des Administrations publiques et des Dépenses sectionnelles, mais à y regarder en détail, "les routes, les déchets c'est important mon bon monsieur !"

     Là où de substantielles économies sont possibles, c'est forcément là où on dépense le plus actuellement. Lapalissade était un gentilhomme français, et sa logique est imparable. C'est donc sur le volet "Protection sociale" qui représente 57.5% des dépenses publiques qu'il faut faire porter l'effort de baisse ! Et cela tombe bien puisque nous sommes là dans le créneau ultra-libéral qui sous-tend la philosophie économique de la Macronie : fin progressive de la retraite par répartition au profit de la capitalisation (miam-miam se disent assureurs et fonds de pension, français et américains !) ; désengagement progressif de la part Sécurite sociale sur le remboursement des soins et des médicaments (miam-miam disent encore les gros assureurs et leurs filiales mutualistes !) ; révision de l'allocation chômage sur la base de radiations plus faciles puisqu'il serait anormal qu'un ingénieur valant 3.000 euros sur son ancien poste refuse trois fois un job de magasinier à 1.500 euros situé à 40km de chez lui ! Un diplômé d'horticulture peut bien faire serveur ou débiteur de Kebab au coin de la rue, pour l'hôte de l'Elysée !

    Si l'orientation du débat consiste en réalité à avaliser les projets de l'ultra-libéralisme contenus dans les cartons de Bercy, il n'est pas sûr que le bon peuple qui aura cautionné par sa présence les réunions s'y retrouve vraiment ! Attention à l'atterrissage de ce débat, censé apaiser les tensions ! 

    Redéfinir les missions de l'Etat, ouvrir de nouvelles délégations de service public au privé, suffisamment encadrées pour que le coût global négocié dégage réellement des économies (et non offrir des quasi monopoles à des amis fortunés détenteurs de grands groupes économiques !), adopter un guichet unique pour ce qui est des aides et des allocations aujourd'hui éclatées entre l'Etat et les collectivités locales (région, département, commune), mettre fin aux doublons engendrés par le mille feuille administratif d'une décentralisation recentralisatrice, voilà le type de propositions chiffrées projectives que j'aurais aimé voir en complément du dit document,    

Sans doute faudra-t-il attendre encore un peu !