Le ras-le-bol fiscal et l'impact économique de la mondialisation ne suffisent pas à expliquer le mouvement des "Gilets jaunes". Au-delà des problématiques liées au pouvoir d'achat et au sentiment de déclassement, celui-ci incarne le soubresaut d'une ruralité qu'on assassine en silence depuis des années. Mise à mal par une réforme des 80km/h, uniforme et donc débilitante, venant ponctuer la litanie des fermetures de services publics et de commerces de proximité, "la France des campagnes et de la périphérie" n'arrête pas de payer au prix fort les décisions prises par l'Etat pour des raisons peu ou mal justifiées, voire totalement injustes. 

    Le sujet a rarement été évoqué sur les plateaux TV, mais la transition écologique a déjà lourdement impacté le portefeuille de certains ruraux, bien au delà d'une poignée d'euros pour faire le plein d'essence hebdomadaire ! L'édification des éoliennes contribue sans doute à décarboner la production nationale d'électricité, mais le phénomène provoque, outre des perturbations électromagnétiques et des nuisances sonores, une baisse du patrimoine bâti environnant de l'ordre de 20 à 30%. Vendre sa maison au prix du marché est impossible dès lors qu'une éolienne est implantée à proximité ; et même, une cession consentie au rabais pour pallier des besoins d'urgence familiale notamment (décès, divorce...) peut souvent s'avérer difficile ! Le métro-bobo-écolo trouve assurément son compte au tout-éolien, mais pas le rural directement impacté. 

    Je fais partie de cette France des territoires que le pouvoir jacobin n'a eu de cesse ces dernières années de vouloir déstructurer. Car c'est bien d'une stratégie volontariste qu'il s'agit en l'occurrence, une démarche sournoise qui se pare de toutes les vertus quand ses buts sont bien plus mesquins, voire intéressés. Sous couvert de rationalisation des dépenses et d'économies budgétaires, les communes ont été priées de bien vouloir s'agglomérer pour devenir des ensembles, toujours plus gros, toujours plus étendus, et toujours plus centralisateurs. Il n'est qu'à regarder les journaux régionaux de France Région 3 pour noter que les informations, sur le grand Marseille par exemple, sont sur-représentées au détriment des autres départements de la région provençale. En vérité, l'idée sous-jacente de l'énarchie est de dissoudre la France riche de ses 36.000 communes - en plus de ses quatre cents variétés de fromages et autant d'appellations viticole - au profit de quelques pôles super-communaux établis par département.

    Cette logique aboutit à des bizarreries qui seraient amusantes si elles ne mettaient pas à mal le tissu social de nos terroirs. Ainsi en est-il de ma commune de 1.400 âmes s'étendant sur quelques 35 km² de vallons en Bretagne du sud. L'agglomération dont elle fait partie compte 43 communes, réparties sur trois départements et deux régions (Bretagne et Pays de Loire) pour un total de 1538 km². Le chef-lieu de cette nouvelle entité se situe en Ille-et-Vilaine alors que je réside dans le Morbihan. Cela peut paraître de l'ordre du détail, et ça l'est sans doute en partie  - car qui peut dire combien de temps il reste à vivre aux départements ? -  mais en réalité, c'est justement dans ce genre de détails que le diable se cache.

    Au plan communal, il va sans dire que le maire n'exerce quasiment plus aucun pouvoir puisque la plupart des domaines de sa compétence, et les budgets afférents, sont désormais du ressort exclusif de l'agglomération. Avec la "loi NOTRe", il ne dispose même plus de son libre-arbitre pour développer son propre territoire et pour gérer ses zones d'activités, voire le type d'habitats à construire. Si autant d'élus ne souhaitent plus se représenter en 2020, c'est moins le signe de leur lassitude face aux lourdeurs administratives qu'un témoignage criant de leur impuissance croissante à répondre de leurs (in)actions à leurs concitoyens. Le maire communal est noyé dans la masse de ses collègues siégeant au conseil d'agglomération, prisonnier de rapports et d'expertises décidés et rédigés par une administration qui le dépasse. En effet, comme pour les grandes métropoles, le maître d'orchestre réel de ces grandes entités locales est, par la force des choses, le maire qui représente la commune-phare laquelle, par le plus grand des hasards (naturellement ! ) a justement donné son nom à l'agglomération ! Au sein de ces agglomérations gargantuesques, les forces administratives centripètes s'exercent à concentrer la vie économique, sociale, sportive et culturelle au centre et à vider les extérieurs périphériques de leur substance. Autant dire que voter pour un maire privé de moyens et de pouvoir n'a plus vraiment de sens !

    Dévaloriser le maire de proximité, c'est couper les pouvoirs publics du relais démocratique de base. La faillite de la gouvernance Macron tient aussi à cette absence de relais de premier échelon, avec une absence totale d'édiles LREM dans la France périphérique ! S'il n'y a personne pour faire remonter les informations, comment le pouvoir central pourrait-il mesurer l'état moral réel du pays ? Quant à pouvoir voter pour le maire d'agglomération, les petits génies de la décentralisation recentralisatrice n'y ont, évidemment, même pas songé ! Il y a du déni de démocratie dans le mode de désignation et de fonctionnement de ces nouveaux territoires : la demande des Gilets jaunes d'assemblées participatives citoyennes ne vient pas de nulle part ! Cela fait des années que de communauté de communes en agglomérations recomposées, les ruraux vivent la déconnexion démocratique au plan local !

    Quant à la représentation parlementaire, là encore l'enfumage confine à la fumisterie. Je suis censé voter pour élire un député de circonscription du Morbihan qui n'a cure de ces quelques communes rattachées de jure au département voisin par son chef-lieu d'agglomération. Pour lui, c'est simple : nous n'existons plus. Et pour son collègue de la circonscription d'Ille-et-Vilaine, nous n'existons pas, puisque nous ne votons pas pour son élection. A ce stade, l'abstention n'est plus un choix, cela devient une évidence.

    Toutes les communautés de communes ne présentent pas une telle disparité administrative, mais toutes mettent en place une logique de métropolisation à petite échelle pour donner la primauté à un fief, administratif et donc politique, dominant des bourgs environnants devenus serviles. La décentralisation recentralisatrice recrée la France du Haut Moyen-âge : personne ne pourra s'étonner, surtout à Paris, et spécialement à l'Elysée où le locataire se dit féru d'Histoire, que les jacqueries se mutliplient désormais.