Avec sa stratégie de campagne, le candidat En Marche de 2017 a finalement imprimé dans l'opinion publique, bien au delà de ses espérances, puisque la présidence Macron a réussi ce tour de force de faire sortir de leur réserve silencieuse des français qui n'avaient jamais manifesté de leur vie. Depuis le 17 novembre, ceux-ci ont revêtu une tunique fluorescente, seul moyen pour se faire voir - à défaut de se faire entendre - de la France d'en haut, celle qui gagne, eux, les laissés-pour-compte de la mondialisation et des jeux stériles de la politique politicienne. Désormais, la pointe émergée de cette France, jadis muette, veut compter dans le destin national, la faute à Macron-candidat 2016 !

    Visionnaire, Emmanuel Macron avait intitulé son livre programmatique "Révolution". A défaut d'être une "rév-olution", la "rév-olte" de ces dernières semaines semble renvoyer à Martin Luther King : comme lui, les gilets jaunes "ont fait un rêv-e" qui ne demande qu'à se décliner. Un rêve qui n'a cessé de grandir, se nourrissant d'une saine colère à mesure que le gouvernement se fourvoyait dans ses postures médiatiques et dans les tactiques sécuritaires à opposer aux "gilets jaunes" : de ras-le-bol fiscal, le mouvement s'est progressivement mué en grand soir citoyen. J'y vois le pendant rural, ou "périphérique", comme on dit sur les plateaux TV, des "nuits debouts" des grandes métropoles agitées sous François Hollande, mouvement mort pour avoir été fagocyté par l'extrême-gauche. Si aucun syndicat, si aucun parti politique n'a aujourd'hui sa place sur les ronds-points, c'est bien parce que les citoyens mobilisés savent que toute récupération marquerait la fin immédiate de cette large adhésion populaire qui a perduré malgré les exactions propres aux rassemblements inorganisés en zone urbaine. Certes, rien n'est jamais figé dans le marbre, et l'opinion publique peut très vite retirer son soutien aux "empêcheurs de tourner en rond" occupant les giratoires. Mais sans vraies solutions pérennes ni profondes remises en cause du système fiscal et social, la population française n'aura pas fini de bouillonner, prompte à se remobiliser via les réseaux sociaux.

    MM. Philippe et Castaner se trompent donc s'ils pensent que les mesures annoncées hier - moratoire, puis suspension et maintenant abandon de la taxe écologique - les feront rentrer dans le rang : sur les points de blocages, plus encore que sur les réseaux sociaux, ces esseulés, promis à la précarité permanente ou craignant le déclassement, se sont rencontrés, ils ont échangé entre eux et avec les automobilistes, et, surtout, ils se sont reconnus une légitimité à pouvoir s'exprimer. Il leur aura fallu des années pour se mettre en mouvement, il faudra bien des mois pourqu'ils redeviennent transparents, si tant est qu'ils l'acceptent !

    Le candidat Macron n'avait pas tort en lançant son OPA hostile sur les partis politiques de gouvernement, décrédibilisés par trente années d'inertie face aux défis de la France et autant de mauvaises réponses aux problèmes socio-économiques. Mais il s'est lourdement leurré en considérant sa victoire comme une adhésion à son programme et à sa vision. Comme Hollande avant lui et Chirac en 2002, il était un vainqueur plébiscité par défaut, tenant d'un succès obtenu sur les fractures d'une société largement fragilisée. Et la présidence Macron s'est trompée à nouveau en prenant l'attentisme circonspect, voire bienveillant, des 76% d'opposants du 1er tour des présidentielles pour un blanc-seing à sa méthode et à sa politique, durant la première année du quinquennat. Sans opposition parlementaire, sans mobilisation syndicale vraiment résolue, y compris sur les premières réformes engagées, le jeune quadra solitaire, sans enracinement ni vécu politique territorial, s'est vu arrivé, "maître des horloges", metteur en scène et historiographe de son mandat. Mais son exercice vertical du pouvoir a par trop tranché avec la philosophie communautaire des Marcheurs de 2016, de la même façon que ses petites phrases n'ont eu de cesse de vouloir opposer les français entre eux, et ainsi accentuer les fractures sociétales. Avec la gestion calamiteuse de l'affaire Benalla comme révélateur et en l'absence de premiers résultats probants, le nouveau monde de Macron a définitivement fini par ressembler à l'ancien.

Paradoxe : c'est donc cette France en jaune, rêvant d'une démocratie plus participative, façon Marcheurs 2016, qui aura finalement dressé le mur des réalités sur lequel une présidence, voulue novatrice et visionnaire, s'est fracassée. Les trois prochaines années risquent de paraître très longues !