Que retenir de la séquence électorale de l'année 2017 ?

En premier lieu, que l'organisation des primaires, tel qu'importées des Etats-Unis, aboutit à ce phénomène paradoxal qu'un système de sélection, supposé démocratique, aboutit à détourner nombre d'électeurs des urnes. D'ailleurs, les médias s'en font rarement l'écho, mais les élections présidentielles américaines ne mobilisent jamais les foules dans les urnes, en dépit des budgets de propagande mis en oeuvre. En réalité, pour revenir à la France, les primaires ont cette caractéristique de lancer l'élection présidentielle, la "mère des batailles" électorales de la Ve République plus d'une année avant le scrutin officiel, et de révéler au grand jour les fractures internes comme autant d'écuries qui font coexister courants et ambitions personnelles ultimes, Avec la multiplication des vecteurs d'information, avec le jeu de la presse, clairement partisanne ou normalement généraliste, la politique et ses petits jeux tactiques occupent tout l'espace médiatique, bien loin des préoccupations premières, voire primaires, des citoyens, leur donnant ainsi l'impression d'une déconnexion avec le peuple. 

Pour autant, c'est vrai, ce spectacle intéresse les français, mais à la longue, il les lasse aussi, car c'est surtout la vanité des postures qui se font jour. Et si nous faisions un bilan de ces primaires citoyennes, nous constaterions qu'aucun vainqueur ne l'a finalement emporté, d'Eva Joly à Ségolène Royal, de François Fillon à Benoît Hamon, à l'exception du candidat improbable Hollande, mais de justesse et alors qu'il profitait d'une unanimité outrancière "Tout sauf Sarko", digne du meilleur barrage républicain érigé face aux Le Pen. La primaire ne fait pas que révéler les divisions internes, elle est l'occasion pour chacun d'évaluer ses forces et de peser sur le vainqueur de son camp, quitte à le "frondériser". Victoire à la Pyrrhus donc, qui fragilise au lieu de rassembler, qui attise au lieu d'apaiser, dans un scrutin à deux tours qui ne peut que nourrir l'effet bloc contre bloc. La primaire est une machine à perdre, un trou noir qui peut aller jusqu'à aspirer le parti qui l'a organisé.

Mais l'abstention record enregistrée lors de ces législatives n'est pas le seul fait de cette longue campagne, débutée avant l'été 2016, qui marquerait une profonde lassitude de l'électorat. Cela marque surtout le signe d'une grande démobilisation de tous ces électeurs de la présidentielle qui, pour diverses raisons, ne se sont pas retrouvés dans ce scrutin.

Il y a d'abord les moins politisés et/ou les plus sensés, estimant que la vox populi de la présidentielle doit être respectée et que le nouveau président doit pouvoir s'appuyer sur une majorité parlementaire stable. Ces "battus" du suffrage du mois d'avril-mai ne veulent pas encourager l'idée de revanche, ou tout choix qui risquerait de voir l'opposition présidentielle disposer du pouvoir législatif et bloquer le fonctionnement normal de nos institutions pendant toute une mandature. L'abstention est le choix assumé de "laisser sa chance" au nouveau président puisqu'il n'y a aucune raison valable pour sanctionner sa gestion ou une absence de résultats, après un seul mois aux affaires. A défaut d'être toujours sage et avisé, au moins le peuple français accepte-t-il la logique du fonctionnement républicain.   

Il y a aussi les vrais déçus de la présidentielle, moins dépités du résultat lui-même que du comportement, du positionnement ou du discours de leur camp durant la campagne et après la défaite du mois de mai, sidérante pour la droite LR, dévastatrice pour le PS, honteuse pour le camp patriote encore traumatisé par le débat de l'entre-deux tours. Effet double lame des primaires, le soutien au candidat désigné, souvent mal vécu sinon forcé, vole en multiples éclats qui impactent les députés sortants. Ici le mécontentement laisse libre cours aux aigreurs nées d'un combat fratricide mal digéré ; là, la colère appelle à une remise en cause de la ligne ou du projet. Les plus dépités ont rejoint d'autres pâturages électoraux, tous les autres ont préféré se réfugier dans une sanction par l'abstention, histoire de punir les cadres d'un parti qui aura manqué à ses devoirs ou ses responsabilités, en rappelant élus et ténors à une certaine réalité : leur statut privilégié n'est pas un dû.

Aussi, et c'est le second enseignement de cette séquence, la victoire de cette République qui marche sur l'eau a-t-elle tout d'une peinture en trompe-l'oeil. Cela ne remet en rien la légitimité du nouvel exécutif, et de ses supplétifs au palais Bourbon, mais il reste néanmoins un constat assez terrible pour toute démocratie qui se veut vivante. Avec un positionnement central, qui a pris et à droite et à gauche de l'échiquier politique, avec une offre programmatique qui n'offrait aucune aspérité clivante tant elle se voulait lisse et pour tout dire éthérée pour ne rebuter aucun ralliement, d'où qu'il vienne, avec un mode de scrutin qui favorise l'émergence d'une dynamique présidentielle, Emmanuel Macron installe sa majorité sur un socle déjà effrité d'un peu plus de sept millions de soutiens issus des urnes du premier tour législatif. Certes, le nouvel hôte de l'Elysée a-t-il parfaitement joué d'un clivage gauche-droite devenu inadapté, non parce qu'il n'a plus de sens aujourd'hui pour les électeurs, mais parce qu'il n'était plus incarné par les deux partis censés le faire vivre : l'attelage Macron fut le révélateur qu'au delà des artifices de façade et du confort à surfer sur leurs prés carrés historiques respectifs, rien de fondamental ne différenciait le gros apport centriste au sein de LR et le courant Hollando-Vallsiste du PS. A défaut de recomposer le paysage politique français, qui dispose toujours d'une droite, d'une gauche et d'un centre et de deux extrêmes, le phénomène Macron a simplement rendu possible la nécessaire clarification des lignes défendues par chaque appareil au sein des deux principaux partis traditionnels de gouvernement. 

Le choix Hamon à la primaire socialiste indique que la gauche idéaliste n'est pas morte et qu'elle a vocation, demain comme hier, à rejoindre son extrême, tout à la fois plus conservatrice et résolument revendicatrice, pour mener la lutte sociale. La droite, contrainte à l'amolissement par son recentrage dans l'UMP/LR pour faire face à la montée du FN, va se trouver libérée de son aile modérée pour mieux affirmer des valeurs décomplexées. 

Et pour favoriser cette remise à jour perçue comme aussi évidente que nécessaire, l'électorat abstentionniste a bien compris l'intérêt qu'il y avait à ne pas reconduire les sortants, PS-ligne Hollandaise ou LR, fussent-ils méritants ou reconnus, de sorte à éviter que les mêmes freins au changement ne produisent les mêmes effets d'inertie. 

En résume, la séquence 2017 nous confirme que les primaires sont mortifères pour les partis qui l'organisent, révélant les dissensions au grand jour et nourrissant amertume des perdants et fronde des opposants. Elle nous dit la détresse d'une nation qui accepte de donner les clés du camion à une minorité improbable parce que "les autres" n'ont jamais rien fait qu'échouer. Elle nous dit aussi la clairvoyance d'un électorat comprenant la nécessité de produire un électro-choc sur une classe politique assoupie afin de mettre chacun en face de ses responsabilités et de ses convictions. Elle nous apprend enfin que cette recomposition du paysage politique sera moins le fait du tacticien Macron que la volonté d'un électorat qui, par son abstention, s'est refusé à participer un énième fois à une mascarade politicienne.

En revanche, ce que cette séquence ne nous dit pas, c'est si les partis concernés, leurs appareils et leurs ténors, procèderont à ce nettoyage idéologique qui cette vague abstentionniste leur impose, s'ils saisiront l'occasion offerte de clarifier valeurs et projet de société et si, une fois les fondements revisités, ils seront en état de se constituer une équipe dirigeante capable de les incarner, par leurs discours comme par leurs actes. Ce n'est pas gagné, et assurément c'est un problème...