Derrière la victoire d'Emmanuel Macron à la présidentielle et son triomphe concrétisé dans les urnes législatives de dimanche prochain se cache un terrifiant défi que le nouveau président ne peut et ne doit pas perdre, au risque de précipiter la France dans des abimes de guerre civile, à l'horizon 2022.

Après un mois intense de mises en situation diverses pour démontrer combien le costume élyséen - jupitérien, pourrait-on dire aussi - lui sied à merveille, tout un chacun constate qu'Emmanuel Macron se plaît beaucoup dans cette fonction qu'il a intériorisée autant qu'il l'a théorisée. Le risque majeur, non pour lui-même mais pour le devenir du pays, est qu'il s'y complaise de trop, au point d'en oublier les fondements de son succès foudroyant et ses devoirs élémentaires, envers son électorat naturellement, mais surtout vis-à-vis de cette nation plurielle - celle des villes mais aussi des champs - qu'il représente désormais et dont il est le premier garant de l'unité.

Or, quelles sont les attentes de la population française ? D'abord, mener les réformes, économiques, structurelles et financières qui sont censées apporter des solutions concrètes aux maux qui rongent le pays depuis une trentaine d'années : chômage endémique affectant peu ou prou 6.6 millions de personne, soit quelque 20% de la population en âge de travailler ; croissance molle, voire anémique ; défaut de compétitivité à l'international et balance commerciale largement déficitaire, le tout sur fond d'insécurité à régler, au plan intérieur et extérieur, d'instabilité mondiale à gérer et de crises transversales, fortes de migrations économiques ou des effets du dérèglement climatique, à accompagner. Mais moins que ces réformes attendues, c'est de résultats, visibles, probants et durables desquels le nouveau président va être tenu comptable très vite. Or, nous le savons, en France le temps législatif est un temps long, que la procédure de gouvernement par ordonnance ne va pas bouleverser fondamentalement.

Pour que les lois en projet porte tous leurs effets, encore faudrait-il qu'elles ne soient retoquées, ni par le Conseil d'Etat, ni par le Conseil Constitutionnel, qu'elles disposent de décrets d'application dès leur promulgation et que la Haute administration joue le jeu insitutionnel, avec célérité et sans états d'âme. Hors d'une réforme express du fonctionnement de l'organe législatif et un partenariat complice entre l'exécutif et son administration, il est probable que, très vite, l'intention d'action l'emporte, encore et toujours, sur l'effectivité des réformes, renvoyant le bénéfice éventuel des premiers effets en toute fin de législature, sinon après 2022.

Par ailleurs, les médias ne l'ont pas vraiment souligné, mais une grande partie des actions volontaristes soutenant le projet du candidat Macron dépend, sinon du bon vouloir des institutions européennes, à tout le moins d'une meilleure coopération au sein du couple franco-allemand et d'une révision en profondeur du mode de fonctionnement d'une Union largement en panne. La "bonne tête" et l'énergie d'Emmanuel Macron ne saurait faire oublier que chacun de ses principaux interlocuteurs, sur la scène européenne, a ses propres échéances électorales à emporter - Angela Merckel dès septembre ! - et ses intérêts nationaux à défendre. Axer l'essentiel de sa politique sur le bon vouloir - aléatoire et  sujet à revirement - de représentants de nations tierces ne peut qu'interroger sur la cohérence du projet global (voire son devenir) et sur la capacité du président français à persuader les grands leaders européens à partager son objectif libéral fédéraliste, selon un tempo compatible avec les nécessités sociales de l'agenda de la France.

Aussi, le vent de dégagisme qui souffle aujourd'hui sur les "incapables alternatifs" du PS et de l'UMP/LR pourrait-il affecter, demain, la République en Marche, en l'absence de résultats tangibles ! Or, la stratégie électorale d'Emmanuel Macron, vidant de toute substance son opposition socialiste et divisant profondément la fronde républicaine, expose tout mauvais bilan de sa présidence à un retour de balancier venu des extrêmes, celui des Insoumis de Mélenchon ou celui des "patriotes" de Le Pen.

Plantée dans le pot-au-noir d'une Union en panne, cette France Macronienne, libérale et européiste, gouvernée au centre pendant cinq ans, coups de barre alternativement à droite puis à gauche, aspirerait dans son échec ces "droite et gauche" de gouvernement, quand bien même celles-ci mettraient à profit les cinq prochaines années pour se reconstruire une identité, être porteuses d'un projet inspirant et dégager en leur sein un présidentiable indiscuté, hors processus mortifère des primaires.

La présidence Macron, forte d'un Parlement dédié entièrement à sa cause - voire à sa personnalité - n'a le droit, ni à l'erreur dans la conduite des affaires et dans le casting de ses gouvernements, ni à l'absence de résultat à l'horizon 2021, au risque de faire le lit d'une colère électorale nourrie de populisme et de rejet total de l'Europe.

Toute marche triomphale a son revers ; il est peu de dire que ce dernier serait à la hauteur de la vague législative qui va s'abattre sur le pays : dévastateur et monstrueux. Mais il impacterait alors, non plus le paysage politique traditionnel, mais la nation et le pays. Là est le problème de Macron, et le notre, collectivement...