Si tant est que dame Nature n'ait pas définitivement nettoyé la planète bleue de cette Humanité prédatrice qui la dégrade par ignorance et cupidité, ou que l'enseignement ait encore un sens à cette époque, les manuels d'histoire de l'an 2120 prendront sans doute la date du 7 mai 2017 comme point de départ de la grande évolution géopolitique du XXIe siècle. Ce n'est pas que je considère que le Monde doive tourner autour de nous, " les petits français", comme le pensent toujours d'aucuns, pétris d'une arrogance toute nationale, mais le fait est bel et bien que le destin de l'Europe politique aura basculé ce jour-là et depuis l'hexagone. Je postule en effet que "le choix de Macron", comme par un effet de dominos, va provoquer un bouleversement à l'échelle de la planète. Pour résumer ma pensée, soit Macron sera le déclencheur d'une renaissance de l'idée européenne, avec accélération vers un fédéralisme assumé, soit il sera le fossoyeur de l'union de l'Europe, avec tout ce que cela suppose d'effets induits et collatéraux pour ses clients, fournisseurs et créanciers à travers le globe. 

Emmanuel Macron a fait toute sa campagne avec le drapeau étoilé comme pavois ; son discours, tout comme son projet, tendent vers une conception fédérale, à terme, de l'UE. Dans un pays qui a voté "non" au référendum de 2005 et avec un milieu politicien qui, face à une nation en colère, n'a de cesse de rejeter la faute de ses propres manquements au peuple et de son absence de projet politique sur "l'Europe" et "la commission de Bruxelles", force est de constater que son positionnement ne manquait, déjà, ni de panache, ni de culot. Mais en faisant le choix d'entrer sur la scène médiatique de son quinquennat, le soir de sa victoire, avec l'Hymne à la Joie pour fond sonore, hymne de et à l'Europe en réalité, le président nouvellement élu est allé plus loin en jouant surtout une sorte de quitte ou double symbolique avec le sort même de l'Europe.

En inscrivant de facto son mandat dans l'idée d'une France plus européenne encore, avec en filigrane une intégration - rénovation des institutions qui serait impulsée par sa présidence, il lie son projet de gouvernement, son avenir personnel et surtout celui de la France à la bonne volonté - ou au courage politique - de ses partenaires communautaires. A la façon d'un François Hollande empêtré dans son "inversion de la courbe du chômage", Emmanuel Macron vient de se piéger tout seul à l'obligation, non de moyens, mais de résultats pour une France qui gagnerait, au plan intérieur, à redevenir le moteur de la construction européenne. Hors l'Europe, point de salut pour la France, tel est le message au monde du nouveau président de la République.

A priori, cette posture est suicidaire, surtout si on la replace dans un cadre de négociation d'égal à égal avec des partenaires aux intérêts, aux ambitions, aux projets ou aux visions divers, voire antagonistes et alors que le principe "un pays - une voix" s'applique. Dire, ainsi que le fait Macron, que le salut du pays dépend du salut de l'Europe, c'est se placer à la merci des gourmands et des rapaces. A ce stade, rien n'indique, en effet, que les principaux états membres de l'Union - leurs dirigeants, leurs "élites" et/ou leurs populations - sont désireux d'embrayer, dès demain, vers une relance de l'idée européenne ou vers une optimisation de son mode de fonctionnement. Il serait donc logique que les enchères montent et que les concessions françaises soint plus importantes que souhaitables, ou tenables. Faut-il rappeler que les intérêts des uns vont à l'encontre de ceux des autres et que l'élargissement à 28, mal contrôlé, mal encadré et surtout mal pensé, a privé le "machin" d'une même vision partagée, d'un projet d'avenir commun ? 

Emmanuel Macron affiche une volonté et une énergie dont il semble penser qu'elles suffiront à amadouer Angela Merkel, elle-même en campagne électorale jusqu'en septembre prochain, à ranger l'Italie, l'Espagne et d'autres à ses côtés, à reprendre langue avec les anciens états-membres du Pacte de Varsovie. Il semble accroire que son rang de chef de l'état français suffira à imposer les réformes nécessaires à cette haute administration bruxelloise, pleinement satisfaite de son mode de fonctionnement actuel, afin de mettre plus de démocratie et plus de citoyenneté dans la gestion des affaires européennes.    

Alors soit son enthousiasme contamine les autres chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union et il insuffle l'élan indispensable à réformer cette Europe malade d'elle-même et de sa technocratie, reflet d'autant de technocraties nationales en réalité ; à améliorer cette Union économique grand'ouverte à la mondialisation quand ses grands concurrents - Chine, Etats-Unis, Japon... - font du protectionnisme décomplexé ; à la doter des mécanismes indispensables pour gérer efficacement les défis actuels et à venir - dumping social et fiscal, migrations économique et climatique, sécurité-défense, diplomatie ; et alors les effets positifs rendront le sourire aux différentes nations qui composent l'Union, rendant le concept de fédéralisme plus attrayant, car ayant démontré sa cohérence et son efficacité. Soit le Macronisme n'est pas contagieux, hors de son socle franco-français fragile de ses 24% du 23 avril, et ses grandes envolées européistes tombent à plat dans des Etats-clés, eux-mêmes touchés par la montée du populisme et de l'extrême-droite ; et alors le président de la République se sera empêché lui-même de procéder aux réformes nationales voulues par une majorité des citoyens, pour une meilleure sécurité des frontières, pour une meilleure protection des citoyens et des salariés dans un monde qui leur fait peur. Car rien ne dit qu'il prendrait alors le contre-pied de sa vision européenne en dotant la France des instruments de sa protection, économique, sociale et sécuritaire. 

Cinq ans, cela peut paraître très court quand on veut réformer en profondeur et faire bouger les lignes ; cela peut aussi être très long quand on s'est condamné à l'inefficacité de l'immobilisme. Et tout le monde voit bien qu'un pari perdu aboutirait inéluctablement à une victoire du souverainisme- nationalisme, en France en 2022, dans d'autres Etats-membres, avant ou après cette date, et donc à l'implosion de l'Union européenne telle qu'elle s'est bâtie ces trente dernières années.

On l'aura compris hier soir, le salut de la France macronienne passe par plus et mieux d'Europe. C'est un pari risqué. A cette heure, naturellement, rien ne permet de dire quelle en sera l'issue, mais nul doute que les prochains rendez-vous européens d'Emmanuel Macron seront fort éclairants sur le sujet.