Y a-t-il une collusion d'intérêts objectifs entre les médias et le Front National ? A écouter les programmes politiques, à observer le microcosme des analystes et autres commentateurs de la vie publique après cette première semaine de l'entre-deux tours de la présidentielle, la question se pose.

Alors même que vous ne trouverez jamais, sur aucune chaîne radiotélévisée, nul intervenant non politique, sinon favorable, du moins relativement ouvert au discours de la candidate du Front National, alors même que les journalistes et leurs doctes invités n'ont de cesse de militer, certains sous couvert de Front Républicain, d'aucuns directement pour Emmanuel Macron, alors même qu'il semble logique et de bon ton que les médias se liguent unanimement, gauche, centre et droite confondus, contre l'éventuelle accession à la présidence de Marine Le Pen, il est paradoxal de constater qu'en réalité, le souhait secret de tous ces professionnels, qui vivent de l'info ou des piges qu'ils font sur les plateaux, est bien que "le séisme électoral improbable" se produise. On ne joue pas à se faire peur, on parie sur l'effet de victimisation pour mobiliser contre l'unanime discours ambiant "Tous contre Marine". 

Parce que rien n'est plus porteur en terme d'audience que les catastrophes en tous genres qui permettent des retransmissions bien sanguinolantes et terriblement tragiques en boucle jusqu'à la nausée. Les trains qui arrivent à l'heure sont une plaie dans cette société de l'information spectacle où, dans l'idéal, il faudrait avoir matière à faire le buzz toutes les heures pour être au top. Au risque de dérapages médiatiques, de raccourcis avec les faits, de travestissements de la vérité objective.

On le constate depuis des décennies et plus encore depuis la fin des années 2000, tout ce concert politico-médiatique, mais pour le coup désormais principalement médiatique, qui ostracise et entend culpabiliser les électeurs du Front National ne fait que faire progresser l'extrême-droite dans les urnes. La logique et l'intelligence auraient donc voulu que, face à ce constat lucide et implacable, les politiques éditoriales s'adaptent, que les sujets du terrain reviennent au coeur du traitement de l'information, que leur approche sociologique et pédagogique donne de l'épaisseur et de la consistance au fond des propos face aux postures démagogiques et populistes. Mais non, bien au contraire !

Clairement, en ce dimanche de milieu de gué électoral, les sept millions six cent mille électeurs de Marine Le Pen sont renvoyés au révisionnisme de l'un, au massacre de la Waffen SS de l'autre, comme si cette France contemporaine des oubliés de la mondialisation, cette France des déclassés de la promotion républicaine, cette frange de la France des campagnes qui a peur de ne plus de sentir "chez elle ou entendue" étaient des nostalgiques du Pétainisme !

S'il devait y avoir un devoir de mémoire, une exigence d'inscrire la trajectoire des candidats à la présidentielle dans une histoire partisanne, alors pourquoi faudrait-il uniquement se focaliser sur ce mouvement qui, n'en déplaise, respecte les lois de la République (sinon il serait interdit !) et ne pas invoquer les mannes du passé de tous les prétendants du 1er tour. La presse fait-elle procès d'intention à Jean-Luc Mélenchon du Trotskisme, des horreurs du Stalinisme ou de ses tentations Castro-Guévaristes ? Hamon a-t-il été renvoyé à ce truqueur-menteur-manipulateur que fut le fondateur du PS tout au long de sa vie politique (et personnelle, mais sur ce point cela ne nous regarde pas, encore que...) ? Et cette droite si "droite" a-t-elle été rendue comptable de ses positions ambigues ou complices dans les années sombres de la nation française, ou plus près de nous dans les affaires mêlant des officines remplies de barbouzes se réclamant du général De Gaulle ? Quid de ces listes de suicides opportuns qui ont émaillé les présidence de gauche et de droite ? 

La presse, et plus généralement les médias, ne peuvent méconnaître ce réflexe très français de venir au secours de qui pourrait apparaître objectivement comme la victime du système ambiant. Ils ont eu l'expérience de 1995, avec le duel Balladur-Chirac, puis le référendum sur l'Europe de 2005 où tout ce qui compte de l'intelligentsia parisienne militait pour le "Oui". Ils savent que passée une certaine ligne, il n'y a plus de limite, et que leurs discours font alors paradoxalement le lit de leur tête de turc.

Alors oui, c'est pour moi une évidence : il y a une manipulation, subtile, des mass-medias à taper sur le FN pour mieux faciliter son accès au pouvoir, histoire d'avoir du grain à moudre pour cinq années, histoire d'alimenter leur besoin de créer le buzz au quotidien, histoire de jouer la résistance bien confortablement installé dans leurs salons parisiens. Et cela est un vrai problème.