Les observateurs de la vie politique et les sympathisants de la droite ont voulu croire qu'après le quinquennat désenchanté de François Hollande, la traditionnelle bascule de l'alternance rendrait le pouvoir aux Républicains. C'est ainsi qu'ils ont considéré la primaire de la droite comme la désignation quasi probable du prochain chef de l'Etat. En réalité, l'élection présidentielle de mai 2017 va se jouer dans une dizaine de jours, lors du second tour de la primaire de la Belle Alliance dite populaire. C'est en effet du candidat sorti des urnes le dimanche 29 janvier que dépend le destin électoral de la France : car tout sera différent selon que le vainqueur est Valls ou Montebourg/Hamon. C'est dire la responsabilité de ces quelques centaines de milliers de socialistes et apparentés, une responsabilité qu'ils ne mesurent sans doute même pas à cette heure.

Mais pourquoi, me direz-vous, alors que ce candidat - quel qu'il soit de MM. Valls, Hamon et Montebourg - n'est crédité que d'un score mineur dans les intentions de vote du 1er tour ? En quoi une dizaine de pour cent potentiel pourrait à ce point décider de la tournure de la campagne à venir et du résultat final ?  C'est fort simple en vérité : la raison tient en six lettres... M.A.C.R.O.N.

Ce qui se passe actuellement relève d'une stratégie, celle de la guerre, selon Sun Tzu. L'équipe de Macron a fait sienne cette devise du stratège chinois : "rapide comme le vent, silencieux comme la forêt, féroce comme le feu et immobile comme la montagne" . Labourant sur les terres de tradition socialiste, de Nevers à Clermont-Ferrand, de Lille à la Bretagne, Emmanuel Macron a lancé son OPA - Offre Politique d'Ancrage - adressée à tous les électeurs socialistes qui ont été perdus au cours de ce quinquennat à cause des rivalités d'ego et des jeux de courants au sein de la majorité parlementaire.

En se lançant bien avant "le choix de François", sans jamais rien dévoiler de son positionnement programmatique, il a court-circuité l'effet des primaires avant même leur tenue. Sous ses airs de chérubin, ses yeux et sa machoire disent bien, quand il est exalté par son succès en meeting, combien sous la glace apparente du policé couve un feu éruptif qui sait cibler ceux qui osent se dresser sur son chemin. En battant la campagne, surfant sur les bonnes enquêtes d'opinion à son endroit, Macron attire, sans coup férir, les ralliements jusqu'au coeur même du cercle élyséen, en passant par les élus, pourtant menacés de disgrâce par la rue de Solférino et même par quelques vieux éléphants sur le retour. Et selon le résultat de la primaire, cette hémorragie des cadres pourrait être létale pour le PS du camarade Cambadélis.  

En effet, à mesure que la fusée Macron suit sa trajectoire, les rats du navire solférinien quittent le navire déserté par la capitaine Hollande ; les plus rapides au ralliement espère bénéficier en retour des faveurs de leur nouveau hérault qui fait figure, à ce stade et grâce à cette dynamique qui vampirise la gauche sociale-libérale, d'homme providentiel pour remporter la mise face à François Fillon et à Marine Le Pen. Que vaut l'anathème promis par l'appareil socialiste pour les investitures aux législatives si Macron est en position de challenger crédible à faire gagner la gauche ? Le PS serait alors condamné à une piteuse OPA, Offre Pitoyable d'Alliance en position de faiblesse.    

En fait, le risque pour Macron aujourd'hui serait sans doute de se rallier, trop vite et en trop grand nombre, des apparatchiks socialistes, rompus aux jeux politiciens, qui viendraient étouffer l'enthousiasme - et les ambitions peut-être - des Marcheurs "historiques". Pour celui dont le principal écueil au départ était d'apparaître trop seul, entouré de ses soutiens jeunes et apolitiques, ce serait un comble. Mais quelque chose me dit qu'on saura faire le ménage autour de lui en temps et heure. 

Si Macron déroule aussi fort et aussi bien dans ses meetings, ce n'est pas seulement parce qu'il avance pour l'instant en terrain conquis, c'est parce qu'il maîtrise depuis longtemps ce que nombre de politiciens, parmi ses concurrents direct d'ailleurs, ne possèdent pas : une expérience théâtrale qui fait de ce candidat le metteur en scène et le comédien principal de son propre show. Quand certains, comme Mélenchon et dans un degré moindre Montebourg, ont des envolées de tribun, lui offre une palette émotionnelle bien plus large ; il sait parfaitement jouer de sa personne et du personnage qu'il s'est façonné pour donner sa représentation. Il largue à mille lieues les besogneux du pupitre, coincé par leurs petites fiches, tous ceux qui ne savent toujours pas habiter une estrade et faire le show. Macron est un comédien qui se vit en perpétuelle représentation, raison pour laquelle il a su si facilement apprivoiser la lumière des projecteurs et les médias.

Enfin Macron-le-philosophe a parfaitement intégré le concept de rupture que les citoyens attendent du politique version XXIe siècle. Macron inverse le processus de contact. Au lieu de chercher à convaincre d'emblée, il fait d'abord parler l'autre. De sa formation littéraire, il sait écouter et reformuler le propos de son interlocuteur ; de fait, il est à même de se réapproprier tout à fait naturellement le coeur du discours de ses interlocuteurs et de répondre en conceptualisant l'élément-clé des demandes. Quand François Hollande embrouille ses visiteurs en leur faisant accroire qu'il abonde dans leur sens, Macron fait le pari de s'oublier pour intégrer l'autre dans une formule qui fait mouche, dans une position qui peut trouver un écho. Ce n'est pas un "Je vous ai compris" façon De Gaulle à Alger 1958 ; c'est la passation du "je" d'en haut, façon élite, au "nous", démocratique, qui intègre l'autre pour fédérer. "Le pouvoir (faire) est en nous", comprendre en "vous" - public, interlocuteur, citoyen - et en "moi" grâce à vous, voilà le discours de Macron. Voilà aussi pourquoi ça fonctionne.