La machine à perdre de la droite et du centre amorce sa dernière ligne droite. A la veille du dernier débat et à quatre jour du premier tour, c'est un mécanisme infernal qui va fracasser la perspective d'une alternance salvatrice. Et ça, c'est un vrai problème, pour la démocratie et pour la nation française.

Quelques chiffres pour fixer le propos : lors du scrutin de 2012, ce ne sont pas moins de 80% des inscrits sur les listes électorales qui se sont déplacés, soit 36 millions de citoyens. Au premier tour, Hollande et Mélanchon cumulaient 14 millions de suffrage, Le Pen 6, Sakozy 10 et Bayrou 3. A la louche, les forces politiques alors en présence donnaient donc un gros tiers à la gauche de gouvernement, un bon tiers à la droite et un petit tiers aux candidatures dites "mineures", parmi lesquelles émergeait le roc FN. Aujourd'hui, à l'aune du résultat des scrutins intermédiaires qui ont émaillé le mandat présidentiel de François Hollande, nul ne doute que la donne a fondamentalement changé, dès lors qu'il est communément admis qu'à elle seule, Marine Le Pen approchera cette proportion du "tiers exprimé" au soir du 27 avril 2017. Avec un tripartisme s'imposant dans des institutions élaborées pour la confrontation limitée à deux blocs, la représentativité de notre démocratie était déjà malade. Avec le remède "participatif" concocté sous la forme de "primaires" par des appareils partisans autistes et décrédibilisés, le malade voit son état s'aggraver. 

La publicité faite autour du trublion Trump - et dans une moindre mesure autour du parcours de Sanders - a permis aux français de suivre en direct les douze mois des primaires américaines. Et ainsi de relativiser la pâle copie : le gadget promu par le parti socialiste depuis 2002 - et surtout 2007 - tel que repris par la droite aujourd'hui, ne correspond ni à notre vécu citoyen, ni à ce qui fonde l'esprit de notre constitution. La primaire américaine est à la politique française ce que Halloween est à la fête de la Toussaint, une importation factice basée sur du mauvais marketing. 

Si l'on se réfère à la période 2011-2012, rappelons-nous que le candidat à la candidature Hollande aura assuré sa qualification présidentielle avec un petit million de votants à la primaire socialiste (1er tour) - moins de 10% du potentiel électoral d'avril 2012. Premier enseignement : la primaire citoyenne ne mobilise pas... le citoyen. Et malgré les nombreux ralliements de l'entre-deux tours, ses 40% du 1er tour n'ont accouché que d'une petite victoire (56%), révélatrice des dissensions, exprimées et à venir au sein de son propre camp. Quel est l'intérêt de fragiliser dans son propre camp notre futur "monarque républicain" avant même son élection ? 

Cette "primaire de la droite et du centre" souhaite une mobilisation équivalente, autour des 2.5 millions d'électeurs, tout en espérant le chiffre fou des 4 millions, en guise de démonstration de force. En toute hypothèse, ces quatre millions de votants représenteraient encore moins du quart des exprimés de 2012 en faveur du duo ennemi Sarko-Bayrou, et selon toute probabilité, le vainqueur du premier tour plafonnera à 35%.

Avec une primaire à l'échelle française, on dispose donc surtout d'une photographie de la division qui appuie là où ça fait mal à notre démocratie : le "fan club" de celui qui sera sans doute le prochain président de la République se limite en réalité à un petit million d'électeurs originels. Dans le même temps, les courants partisans se trouvent figés, négociant les sucettes honorifiques ou attendant de devenir incontournables, comme l'a joué Manuel Valls avec ses 6% de rupture !

Par son carriérisme forcené, le personnel politique français n'est simplement pas configuré pour les primaires. En France, ce n'est pas une tare de se ramasser deux ou trois fois au scrutin suprême : au contraire, il y flotte un parfum de légitimité, comme une prime à l'obstination fort des exemples Mitterrand et Chirac. Aux Etats-Unis, rares sont ceux qui, comme Hillary Clinton, jouent deux fois la compétition de la primaire, et aucun n'a essayé de remettre le couvert après avoir été battu à l'échéance de novembre !   

Les primaires à la française accentuent les dissensions personnelles, plus encore que les ambitions, et elles amplifient à l'excès les petites divergences dans les courants de pensée au sein d'une famille politique. Elles créent une instabilité non seulement pendant la campagne, mais aussi après la victoire. En 2007, Ségolène Royal s'est vue torpillée par les éléphants socialistes ; après mai 2012, Aubry a joué contre la ligne Hollande. Demain, le perdant du 27 novembre - et ses partisans - opteront pour un retrait de façade, tout en misant sur l'idée de recours en cas de blocage.

 

Sous couvert d'une plus grande participation citoyenne à la vie politique, les primaires à la française ne font que fragiliser un pouvoir politique, qu'il soit partisan ou gouvernemental, déjà largement discrédité par l'absence de résultats socio-économiques et mis à mal par le temps court des réseaux sociaux et des médias. Voilà pourquoi les candidatures libres, de Macron à Mélenchon et Le Pen, peuvent créer une sacrée surprise au 27 avril prochain.