Il est des personnages qui sont naturellement clivants. Soit on les aime, voire on les adule, soit on les déteste, mais en aucun cas, ils ne laissent indifférents. Cela peut tenir à leur personnalité, à leurs engagements publics, à la façon dont ils sont entrés dans le grand cirque médiatique et de comment ils gèrent leur image publique depuis lors. Cela tient surtout à ce que ces personnes, souvent fortes en gueule, n'hésitent pas à bousculer le politiquement/socialement correct, à se jouer des cases dans lesquelles on s'ingénie à vouloir placer chaque individu et à susciter de l'émotion.

Bernard Tapie est de ceux-là, tout comme Nicolas Sarkozy, ce qui rend leur relation amicale, par delà leurs divergences d'opinion, somme toute compréhensible. Et l'on pourrait se poser la question de savoir si un pays comme la France, où une moitié de la population s'oppose systématiquement à l'autre depuis la Révolution de 1789, n'a finalement pas intérêt à encourager et promouvoir de telles figures plutôt que de laisser les clés à des politiciens qui se vivent en petits fonctionnaires carriéristes, maîtres du sérail, champions des traitrises et sont en définitive un poids mort dans une société en mal de réformes structurelles et de vision pour l'avenir.

Bernard Tapie a le goût de la vie, qu'il entend vivre le plus pleinement et le plus complètement possible, ce qui l'a amené à franchir des barrières pour mener de front ou successivement plusieurs trajectoires professionnelles, ce que l'intelligentsia politico-médiatique ne pouvait tolérer. Sulfureux, provocateur, charmeur, intelligent, jouant avec les limites, les dépassant parfois, Bernard Tapie est certes tout cela. Mais il est d'abord et surtout un danger pour le pouvoir en place et pour la classe politique traditionnelle, un peu comme le fut l'inclassable Coluche- version engagée et Restos du coeur -  avant sa tragique disparition. Depuis le Boulangisme, voire l'accession de Bonaparte au pouvoir, le cénacle oligarque qui se partage la direction de la France se méfie de ces francs-tireurs qui ont un discours qui tranchent, qui sont porteurs d'un espoir qui transcende le jeu politique normal droite-gauche. Bernard Tapie a vu sa trajectoire compromise à chaque fois qu'il a montré des tentations d'engagement politique allant plus loin que la simple posture médiatique. Le seul titre européen remporté par un club de football français constituait un trop beau tremplin pour la mairie de Marseille et de là pour des échéances nationales bien plus importantes ; il fallait donc l'embourber dans des affaires qui ruineraient à la fois son image de faiseurs de rêves victorieux et son compte en banque, car sans ce nerf de la guerre politique, point de salut. L'affaire "VA-OM" a fait rigoler tous les dirigeants des grands clubs européens.. Bernard Tapie avait compris que pour gagner une telle compétition, il fallait user des mêmes artifices pour déjouer les règles établies par les clubs trustant le haut du pavé européen ; c'est ce qu'il a fait mais ce faisant il a tendu le bâton pour se faire rabaisser l'échine dès lors qu'il est devenu une menace crédible en politique. L'affaire Adidas, pilotée par une banque d'Etat est de la même veine. Les grands "serviteurs" de l'Etat - mais on devrait en fait d'un cercle dans l'Etat -, trustant les postes des grandes entreprises publiques, ont joué leur partition dans le seul but de faire chuter Tapie-le politique. Et l'affaire de l'arbitrage revient opportunément sur le ... tapis (jeu de mots facile, désolé - rire) parce que Nanard n'a pas seulement placé ou dépensé ses "indemnités" dans un yacht ou une propriété à Saint Tropez, mais qu'il s'est investi dans les médias en rachetant un groupe de presse qui peut faire les rois sur la Cannebière et sur la région PACA. Tapie revient en politique par la porte latérale, celle du lobby journalistique... La machine à abattre le trublion devait donc se réactiver dare dare.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas, pour la Justice, à chercher dans l'arbitrage de 2008 matière à démêler le vrai du faux. Mais les coïncidences et les "histoires de calendrier judiciaire" ne tiennent pas la route. Pour vivre heureux, Bernard Tapie doit vivre, non pas caché mais éloigné de tout ce qui pourrait ressembler à une tentation de retour en politique, directement ou en faiseur de roi. Pour vivre heureux, Nicolas Sarkozy devrait dire une fois pour toutes qu'il ne briguera rien en 2017 et qu'il se retire de toute vie politique. Sinon l'un et l'autre se feront broyer par une machine politico-médiatique servie par une justice qui, si elle se veut "indépendante" n'en est pas moins instrumentalisée, aujourd'hui plus encore qu'hier, contrairement aux idées reçues ! Hier les magistrats recevaient directement ordres et consignes du Château, c'est une réalité. Mais aujourd'hui même si cela se fait encore, mais plus discrètement, ou de façon plus discrétionnaire, la justice est d'abord l'outil privilégié de la curée médiatique, à son corps plus ou moins défendant. Comment expliquer les fuites perpétuelles dans la procédure "à charge", si ce n'est par la collusion d'intérêts de pouvoirs - le politique, le judiciaire et le médiatique - censés être indépendants les uns des autres et censés se contrôler l'un l'autre !?

A méditer avant de se laisser porter dans le vent médiatique si prompt à condamner, si frileux à reconnaître ses erreurs, si oublieux des catastrophes qui ont émaillé les années passées.