Un site Internet de débats vient de me contacter pour prendre part à une discussion qui a du sens. Malheureusement, je ne suis pas en mesure d'y participer directement car, pour se faire, j'aurais alors besoin d'un profil public de type "réseau social". Or je me refuse toujours à ouvrir un profil sur ce type de supports qui, de mon point de vue, ont d'abord pour vocation de nous intégrer dans une stratégie consumériste en tant que source d'informations afin d'alimenter un démarchage électronique ciblé. Pensez-vous que Facebook, pour ne prendre que cet exemple d'actualité, aurait autant intéressé les marchés financiers si la finalité de cette "communauté d'amis" n'était pas mercantile avant tout chose, puisque l'essence même de cette communauté est de fournir des bases de données multiples aux professionnels de la vente... Mais sans doute ne suis-je pas assez "connecté", ou alors suis-je déjà trop vieux :-) ?

Quoi qu'il est soit, ce sujet était : "François Hollande est-il trop proche des journalistes ?"

Je crois que le sujet est mal posé, car la question vraiment importante est, pour moi, de savoir si ce ne sont pas les journalistes qui en fait sont trop proches de François Hollande.    

En effet, peut-on reprocher à une personnalité politique d'entretenir une relation privilégiée avec celles et ceux dont le métier - sinon la vocation - est d'être un relais, voire un porte-voix à destination de l'opinion publique ? Naturellement que non. Un leader politique n'a aucune chance de se faire entendre de ses concitoyens sans bénéficier de la procuration "bienveillante" d'une plume journalistique de la presse écrite ou de l'assistance zélée du micro d'un reporter d'une chaîne radio ou télévisée. Dans ces conditions, comment pourrait-on le blâmer d'entretenir des liens privilégiés pour faire passer son message ? En réalité, ce n'est jamais la profondeur de ses réflexions ou la pertinence de son projet qui permet au politicien d'initier ou de participer au débat publico-médiatique. Pour les mass-médias, seule compte sa capacité à être intéressant vis-à-vis d'un public-cible, c'est-à-dire avant tout sa capacité "à faire de l'audience" ou à incarner un message (politique, social, économique..) défendu par le média lui-même.

Le pouvoir politique est par définition étroitement dépendant du pouvoir médiatique qui, seul, détient les clés pour faire et défaire les rois et les princes. Si les grands groupes industriels ou de la finance se sont intéressés à entrer dans le monde télévisuel, ce n'est pas seulement pour les profits que ce business peut éventuellement générer, mais bien parce qu'ils bénéficient ainsi, via la fameuse ménagère de moins de 50 ans, d'une capacité de lobbying politique qui dépasse largement les anti-chambres des palais de la République. Le pouvoir politique sait bien ce qu'il doit, en terme de popularité dans les sondages, à une ligne éditoriale, selon que celle-ci se montre "complaisante" ou "agressive". De la même manière, il y a une raison à la survivance d'une radio-télévision d'Etat dans une démocratie. Et celle-ci n'a rien à voir avec le "souci du service public", mais tout à voir au fait qu'une chaîne d'Etat constitue un relais indispensable au pouvoir exécutif. Ce n'est pas un hasard si Jean-Marc Ayrault est intervenu au journal de France 2 mercredi soir, une chaîne de "Gauche Télévision" pour reprendre l'expression de Carla Bruni-Sarkozy...

Sans un support médiatique "actif", le politicien, voire un parti politique n'existe pas. Demandez à François Bayrou ce qu'il en est, lui dont l'activité politique au cours des années 2008/2011 s'apparente à un vaste désert, tant sa parole n'a absolument pas été relayée par les journalistes. 

En 2009, François Hollande n'est plus qu'un élu régional parmi les autres, pour ne pas dire un élu marginal. Ayant quitté la présidence du PS, il ne bénéficie même pas du soutien d'un courant important au sein du bureau politique ; à dire vrai, Hollande est proche d'être un "has been" politique. Même si les primaires socialistes n'ont pas encore été officiellement instituées, l'idée a déjà fait son chemin depuis le coup de Royal en 2007. Il sait donc qu'il aura besoin de deux relais pour "avoir sa chance" : un fort ancrage auprès des instances socialistes locales pour contre-balancer les instances dirigeantes de la rue de Solférino  et une couverture médiatique favorable pour court-circuiter le candidat officieux des dites instances, à savoir DSK (puis finalement Aubry, sa suppléante). Alors oui, François Hollande, tout à sa trajectoire  présidentielle, a fait en sorte de cultiver une proximité de bon aloi avec la sphère journalistique. Il est probable qu'il a fait bénéficier quelques happy few de ses éclairages et de ses réseaux, sous couvert de "off" ou de "confidences" orientées servant ses objectifs. Et l'on peut penser que cette proximité personnelle a été renforcée par le fait que sa compagne, elle-même journaliste,  a fait jouer son propre relationnel pour conforter le rapprochement objectif entre Hollande et la presse parisienne. Mais pour autant, François Hollande n'a pas franchi la ligne jaune, pour la bonne raison que dans la position qui était alors la sienne, il n'y avait tout simplement pas de ligne jaune !

En revanche, il en va tout autrement pour les journalistes eux-mêmes. C'est pourquoi, la bonne question est celle-ci : "les journalistes sont-ils trop proches de François Hollande ?". Et là la réponse est oui, absolument, résolument oui. Depuis mars 2011 et le déclin prévisible de DSK, la plupart des "journalistes qui comptent " ont de facto entretenu une collusion d'intérêt avec un homme, François Hollande, dont ils ont choisi de servir le destin présidentiel en toute connaissance de cause. La campagne présidentielle 2012 a mis en lumière le côté partial et partisan de celles et ceux qui, par déontologie - un mot à la mode en ce moment - auraient pourtant dû observer une totale neutralité dans les débats. Relayer un message politique, cela fait partie du job "objectif" ; commenter le dit message ou l'éclairer pour le mettre en perspective, quitte à l'égratigner, cela donne une coloration certes subjective, mais cela  concourt au "job"d'aider les citoyens à se faire une idée par eux-mêmes. Là où le bât blesse, c'est quand la posture médiatique est à la fois unanime et en sens unique, c'est quand la subjectivité devient un combat partisan pour le "relayeur" lui-même, c'est quand on s'arrange pour dénaturer ou desservir le message de l'un pour favoriser celui de l'autre.           Le problème n'est d'ailleurs pas tant que cela se soit produit, mais que cela ait été une position commune à la très grande majorité des médias. D'habitude, il existe dans la sphère médiatique des luttes éditoriales ; en 2012, la collusion était à ce point évidente qu'elle a fini par mobiliser les citoyens contre elle. "2012", c'est le lobby des journalistes qui prend fait et cause pour Hollande comme il l'a fait en 2005 pour le "oui" au référendum.

Deux explications peuvent être trouvées à ce phénomène - inédit pour une présidentielle - d'unanimité en faveur d'un candidat, en l'occurrence François Hollande : le comportement et/ou les décisions du président Sarkozy à l'encontre de toute ou partie de la profession (suppression d'avantages fiscaux, mises à l'index de certains, commentaires désobligeants pour la profession...) ; les promesses du candidat Hollande et du camp socialiste qui tous deux entretiennent des relations "intimement privilégiées" avec des représentantes de la caste journalistique et peuvent ainsi faire passer des messages "communautariste". Y en a-t-il d'autres ?...

Il serait juste d'ajouter ici que Sarkozy lui-même avait bénéficié d'une certaine côte d'amour auprès des mass-médias en 2007 face à Ségolène Royal ; mais celle-ci était contre-balancée par la "côte de haine" de la presse résolument de gauche, activiste dans le "Tout Sauf Sarko". 

Maintenant on sait que la seule chose qui compte en définitive, c'est l'audience. Je ne doute pas que les faiseurs du roi Hollande sauront vite se retourner contre lui pour le déchirer avec la même délectation qu'ils l'ont loué, avec la même férocité qu'ils se sont acharnés sur Sarkozy, pour autant que les circonstances soient favorables. On ne brûle bien que ce que l'on a aimé, comme dit le dicton. Depuis longtemps, le pouvoir politique et le pouvoir médiatique entretiennent des relations amour/haine ; aussi peut-on prédire, sans trop se tromper, le prochain désamour des thuriféraires du candidat d'hier à l'endroit de la président d'aujourd'hui. Ce n'est qu'une question de temps.... A moins que le président Hollande soit à ce point proche des mass-médias qu'il soit devenu l'instrument d'un nouveau pouvoir, le pouvoir médiatico-politique. Et là ce serait un problème pour le fonctionnement de notre démocratie